CHIMÈRES ET MIRAGES DE PRINTEMPS

La chimère est un animal de la mythologie oriental reprise en suite par la mythologie grecque. Son nom vient du mot grec khímaira (χίμαιρα), qui signifie jeune chèvre. Elle possède un corps de lion, une queue de serpent et une tête de chèvre sur le dos avec le pouvoir redoutable de cracher le feu. La chimère c’est un monstre et une utopie, cauchemar et rêve en même temps. Aujourd’hui elle est considérée comme animal fantastique qui indique l’évasion dans des rêveries sans consistances. En génétique, les biologistes utilisent ce mot pour indiquer un organisme formé de deux populations de cellules différentes.

Le 17 mars 2020, nos vies ont commencés à basculer : l’interdiction de déplacements, les sorties limitées à une heure dans un rayon d’un kilomètre, l’interdiction de regroupements et de rencontres, la fermeture des lieux publics. La maladie du coronavirus commence son tour du monde et la France rentre dans son premier confinement. Ce jour-là, je me souviens, j’étais avec mon compagnon. Nous nous connaissions seulement depuis cinq mois et nous avons choisi de vivre le confinement dans un village isolé de la côte atlantique où une partie de sa famille était installée. Une période de deux mois commençait : vécue dans un étrange détachement de la réalité, ce nouvel endroit était loin de mes repères habituels et je me sentais constamment tiraillée entre l’instant présent et une attente du future, entre l’ici et un ailleurs. Dans le besoin de construire du sens au moyen de l’art, j’ai décidé de transformer la cabane dans laquelle nous dormions en une camera obscura avec l’intention de déguiser la routine en aventure et la partager avec mon compagnon et sa famille. J’ai utilisé ce lieu pour leur faire les portraits. Ils apparaissaient sur le mur la tête en bas à côté des coussins et des draps en désordre. Leurs images venaient dans la cabane au travers d’un carton troué que j’avais préalablement appliqué sur la fenêtre. Entre le dedans et le dehors une mis en scène s’est produite sur le mur dans un jeu d’improvisation. Tout était là : désir et rêve impalpable de la réalité. Je partais capturer l’illusion et c’est ainsi que la chimère était née. Peu à peu, elle prenait possession de mon quotidien, et avec l’arrivée du printemps je la reconnaissais partout dans la nature. Une chimère ravie de jouer avec le spectre des arbres et parfois quand je prenais des sentiers plus loin que le kilomètre autorisé, la balade se transformait en aventure : je marchais lentement, seule, à l’écoute du plus petit bruit. Sans doute je cherchais à me débarrasser de toute attente et toute illusion dans un moment de répit. Puis le soleil couchant, annonçait le silence des ombres nocturnes.